Gladiator

                Un film de Ridley Scott, avec Russell Crowe (Maximus), Joaquin Phoenix (Commode), Richard Harris (Marc Aurèle), Connie Nielsen (Lucilla) et Derek Jacobi (sénateur Gracchus). DreamWork Production (Steven Spielberg).

 

«Après trente-cinq ans d'absence au (grand) écran», le péplum est de retour ! Le slogan fait bon cas des années '80 et de réalisations aussi estimables que Caligula et Les Antagonistes (Massada), sans oublier, de Moi Claude, Empereur (1977) à Anno Domini (1984), les mini-séries TV ! En fait, la vidéo et la télévision conjuguant leurs efforts, on n'a jamais eu autant l'occasion de voir ou revoir des péplums que ces deux dernières décennies. Jules César, Pompée, Crassus et Cléopâtre, sans oublier Vercingétorix et Boadicée, ont même trouvé le moyen de s'égarer sur les plateaux de Xena, la Princesse guerrière, série qui fait un malheur aux Etats-Unis (déjà cinq saisons accomplies), même si, pour un public européen, ses aventures paraissent bien puériles.

 

Pour être resté fidèle à la mémoire de Marc Aurèle, le général Maximus est tombé en disgrâce et condamné à mort. Vendu comme esclave à un maître de gladiateurs, il devient un champion de l'amphithéâtre et revient à Rome, bien décidé à se venger du despote Commode. Après trois semaines de distribution aux Etats-Unis, le film avait déjà remboursé son prix de revient (103 millions de dollars). Avec un public à 50 % féminin malgré la débauche de violence qui éclate à l'écran, l'«effet Russell Crowe» - le flic de L.A. Confidential - a frappé !

 

Gladiator emprunte largement à Spartacus (1960) et, surtout, à La Chute de l'Empire romain (1964). Pour ce dernier film, le producteur Samuel Bronston s'était ruiné à reconstituer le Forum romain tel que nous le connaissons le mieux - celui du IVe s. -, si bien que le Gouvernement espagnol en fit une attraction touristique après que l'Américain eut mis la clé sous le paillasson. Il était encore debout en 1966 quand Richard Lester vint y tourner Le Forum en folie. Au contraire, Ridley Scott s'est offert Rome à relativement bon marché grâce aux images de synthèse - le miracle de l'infographie ! On aimerait préciser que si, en 1964, axant tout sur la reconstitution du Forum, Bronston sous-tendait un propos politique en rapport avec le dégel des relations Est-Ouest, Ridley Scott, dans son remake, met plutôt l'accent sur le Colisée et ce qu'il représente encore pour nous. Encore aujourd'hui, les exhibitions décadentes de l'amphithéâtre fascinent les masses comme les meilleurs esprits, ainsi l'amateur de tauromachie Montherlant, qui y retrouvait les fastes de Quo Vadis, lu enfant, ou bien - dans son unique roman érotique - notre Pierre Mertens national, fantasmant à travers la gladiature ses rituels sado-masochistes (H. de Montherlant, Le Treizième César, N.R.F.-Gallimard, 1970; P. Mertens, Perdre, Fayard, 1984). Donc, partant de la toile fameuse de Jean Léon Gérôme [1824-1904], Pollice Verso, le réalisateur de Gladiator (peintre de formation) se livre à une réflexion sur la relation du pouvoir et des spectacles de masse. Son peuple gavé de pain [la société de consommation ?], anesthésié de jeux et oublieux de la peste [id. est le sida, les aliments génétiquement modifiés, etc.] qui ravage les quartiers populaires de Rome, Commode - en despote accompli - peut à son aise juguler la classe politique... Ironie, tandis que le film sortait sur nos grands écrans, la petite lucarne de la TV relayait l'événement sportif qui passionnait toute l'Europe, avec son cortège de violences «hooliganiques» et le quadrillage policier qui en est le corollaire !

 

Il est amusant de noter que, autant Bronston avait soigné sa reconstitution du Forum romain, autant peu Ridley Scott s'en est soucié : la colossale main de bronze qui dominait le Forum bronstonien et semblait le bénir, est remplacée par un pied géant, de marbre, qui semble écraser ce Forum «reconstitué» dans un angle du fort Rascoli, d'époque napoléonienne. Le peuple romain n'est qu'un peuple de lilliputiens sous la botte de Commode. Le Forum scottien n'est qu'un recoin populeux avec, pour arrière-plan, le panorama contemporain de Malte (on aperçoit du reste quelques clochers d'église, sur les photos) dans lequel on a injecté quelques bâtiments néo-classiques londoniens, dont - paraît-il - le British Museum. L'autre face du «Forum» consiste en une aire gigantesque adossée (sic) au Colisée avec d'immenses colonnades (qui paraissent d'autant plus énormes que le char de Commode est un modèle réduit, filmé de loin), clin d'oeil au cinéma de Leni Rienfenstahl et aux grands-messes nationales-socialistes orchestrées dans les décors d'Albert Speer ! - la couleur ayant d'ailleurs été virée au noir et blanc pour obtenir une patine d'«images d'archives».

 

Cinéma d'évocation donc, non de reconstitution, sauf le Colisée qui vraiment en impose. Seul un quart de sa circonférence a été reconstruit au tiers de sa hauteur (20 m) : les trois étages supérieurs ayant été rajoutés par infographie. Ici encore, aux parties manquantes on a suppléé par ordinateur et le spectateur a vraiment l'impression qu'ont été scannées des parties de la toile de Gérôme, tant est remarquable la restitution de ses ambiances chromatiques, avec les rais de lumière tombant des velaria. Pour les scènes de la vie privée, décorateurs et costumiers se sont également inspirés des toiles splendides d'Alma-Tadema [1836-1912].

 

«Notre objectif commun se résuma à un mot : «authenticité», déclarera Riidley Scott. Nous n'avions aucunement l'intention de tourner un documentaire archéologique, mais nous tenions à restituer fidèlement l'esprit du temps. J'ai disposé pour cela d'une excellente équipe qui s'est documentée et rendue sur place. Ils ont accompli un travail extraordinaire : on respire l'ambiance de la ville, de l'arène, on se sent transporté à l'époque romaine.» De fait, on peut discuter quantité de détails, qu'il s'agisse des costumes, de la tactique militaire ou des usages de la gladiature - les combats dans l'amphithéâtre étaient codifiés. Mais il convient d'être prudent : après tout, l'archéologie nous apprend que les camps légionnaires de Jules César avaient rarement, sinon jamais, la forme rectangulaire idéale que nos manuels montrent en exemple... Ainsi cette «bataille de Zama» reconstituée dans le Colisée, où les «Carthaginois» sont équipés à la romaine (sauf leurs casques sarrasins ou scandinaves !), tandis que les «Romains» sont figurés comme des amazones tirant de l'arc et conduisant des chars à faux ! Quel citoyen de Rome, contemporain de Jules César, se serait reconnu dans ces archères au teint de pain d'épice maniant des armes de barbares ? Mais que restait-il de ces «vieux Romains» à la fin du IIe s. de n.E., en vérité ?

 

Uchronie

 

Les historiens s'interrogent encore à propos du manque de perspicacité du philosophe-empereur Marc Aurèle, qui rompit avec la règle d'adoption des Antonins. De là à imaginer un complot... Dans l'uchronie (*) cinématographique, Marc Aurèle ne meurt pas de la peste, mais assassiné avant d'avoir pu officialiser le choix d'un «dauphin», au détriment de Commode. C'est l'argument suivi par Anthony Mann en 1964, et maintenant par Ridley Scott. La référence à Mann est d'autant plus évidente que dans les deux films Commode périt en gladiateur, dans l'arène, alors qu'en réalité il mourut étranglé par un esclave, dans son lit !

 

                (*)           Le terme «uchronie» est aujourd'hui à la mode pour désigner toute une catégorie de la science-fiction (les transgressions historiques), mais le terme fut forgé au XIXe s. par le philosophe français Charles Renouvier (1815-1903), dans son livre intitulé Uchronie (L'Utopie dans l'Histoire) (1876), rééd. Fayard, 1988 - précisément pour imaginer ce qu'aurait pu être l'Histoire de l'Occident si Marc Aurèle avait abdiqué en faveur d'Avidius Cassius.

 

Car Gladiator - comme c'est le cas, toujours, au cinéma - c'est avant tout de l'Histoire réécrite, et synthétisée. L'Histoire avec un grand «H» propose une pléthore de personnages qui rendraient inintelligible le scénario. Difficile de concevoir un film ramassant en 155' un compte rendu scrupuleux du règne de Commode, qui dura quand même onze ans et neuf mois. Le général Maximus est un télescopage du préfet du prétoire Taruntenus Paternus, qui remporta pour Marc Aurèle sa dernière victoire sur les Germains (*); du vieux général T. Pompeianus qui épousa en secondes noces la soeur de Commode, Lucilla (veuve du coempereur Lucius Verus), mais sut se tenir en dehors de ses intrigues de sérail; et surtout d'Avidius Cassius, l'usurpateur qui tenta de prendre la succession de Marc Aurèle malade, que l'on croyait mort. Avidius Cassius était un homme intègre et sévère, qui agit semble-t-il avec l'assentiment de l'impératrice Faustina. Un de ses centurions l'assassina, mais Marc Aurèle - qui l'estimait - pardonna à sa mémoire et à ceux qui l'avaient suivi. Et il interdit au Sénat d'exercer des représailles contre sa femme et ses enfants. Ce qui n'empêcha pas le rancunier Commode de les faire brûler vifs, une fois au pouvoir.

 

                (*)           ... Puis fut mis à mort par Commode, étant impliqué dans une conjuration. Il était l'auteur d'un ouvrage consacré au droit militaire.

 

Voilà les éléments qui, retriturés par les scénaristes, vont donner sa trame au film : une spectaculaire bataille contre les Barbares (*), une femme amoureuse et un peu comploteuse (Lucilla), Maximus qui échappe au glaive du centurion chargé par Commode de son exécution, etc. Remontés dans le désordre, certaines données étant inversées, tous ces éléments historiques créent une uchronie, une histoire parallèle à la grande Histoire, qui se développe dans une autre dimension désormais, celle du «roman historique». C'est ainsi que disparaissent purement et simplement certains protagonistes de première grandeur, telle la concubine chrétienne de Commode, Marcia (**) : ils n'ont jamais existé dans cette dimension parallèle. Le personnage synthétique créé par les scénaristes fut baptisé Maximus, un nom qui sonne bien romain. Mais on n'oserait croire que ceux-ci songèrent à l'historien Marius Maximus... qui combattit les Germains aux côtés de Marc Aurèle, comme tribun à la IIIe légion Italica, puis, la guerre finie, poursuivit une paisible carrière politique sous plusieurs empereurs, composant une Histoire Romaine, perdue, dont l'Histoire Auguste - continuation des Douze Césars de Suétone - semble être un digest. Beaucoup de détails du film ont été puisés dans l'Histoire Auguste. Mais cela, pour paraphraser Kipling, aurait été dans une «autre» Histoire.

 

                (*)           Nous avons donné notre opinion sur cette bataille spectaculaire et prenante, mais totalement hérétique du point de vue de la tactique militaire romaine, sur www.empereurs-romains.com - courrier des visiteurs http://ibelgique.ifrance.com/lulucom/empret16.htm (février 2002).

 

                (**)         Elle n'existait pas non plus dans le film d'Anthony Mann. Mais voyez le roman de Gilbert Sinoué (La pourpre et l'olivier, Olivier Orban, 1987), focalisé il est vrai sur le personnage du futur seizième Pape, Calixte (217-222), protégé de Marcia.

 

L'Honneur d'un capitaine

 

Encore récemment (*), un documentaire vu sur Arte (dimanche 19 novembre 2000) consacré aux sous-marins nucléaires russes occupés à pourrir en rade de la mer de Barents - sinon dans ses profondeurs, comme le Koursk - s'achevait sur quelques phrases musicales empruntées à la B.O. du film. La musique de Hans Zimmer exprime très bien la souffrance des soldats trahis, les éternels perdants de toutes les guerres - lesquelles ne seraient jamais que de simples opérations politiciennes, comme le rappelait si bien Clausewitz («La guerre est le prolongement de la politique»). Les harkis de la Guerre d'Algérie, trahis par la France ingrate... Les G.I.'s revenus du Viêt-nam, couverts de l'opprobe de la «sale guerre», désavoués par la Patrie qui les y avait envoyés...

Comme les héros sidérurgistes du film de Michael Cimino, Voyage au bout de l'Enfer (The Deer Hunter), qui auraient préféré chasser le daim dans la montagne plutôt que de traquer «Charlie» dans la jungle indochinoise, Maximus ne rêvait que de cultiver sa terre, auprès de sa femme et de son fils. La guerre et son prolongement - la politique - lui ont tout pris, et il connaîtra toutes les déchéances avant que la mort le libère. La conclusion de Gladiator ? C'est Connie Nielsen (Lucilla) qui la tirera :

 

                                «Rome mérite-t-elle la vie d'un homme si brave ? Nous l'avons cru autrefois. A vous de faire que nous puissions le croire encore ! C'était un soldat de Rome. Honorez-le !»

 

                                                                                                                                                                                   Michel Éloy

 

Ce texte a été précédemment publié online sur feu www.cinerivage.com en 2000, et prépublié-papier dans le Bulletin de la F.P.G.L. [Fédération des professeurs de grec et de latin, Belgique], n° 124, septembre 2000 - sauf les derniers paragraphes, sous le titre L'Honneur d'un capitaine.

1