FRIEDRICH NIETZSCHE, Ecce Homo
 


 
POURQUOI J'ÉCRIS DE SI BONS LIVRES
 
Aurore
Réflexions sur les préjugés moraux
 
1
 
Ce livre marque le début de ma campagne contre la morale. Ce n'est pas qu'il dégage la moindre odeur de poudre  : bien au contraire, pour peu qu'on ait le flair subtil on percevra en lui de tout autres parfums, des senteurs beaucoup plus aimables. Ni gros obus, ni petit calibre  : si l'effet du livre est négatif, ses moyens sont tout le contraire, dont l'effet jaillit comme une conclusion et non pas comme un coup de canon. On sort de sa lecture avec une défiance ombrageuse à l'égard de tout ce qui a joui jusqu'ici, sous le nom de morale, du respect et de la vénération de tous ; il ne contient pourtant nulle négation, nulle attaque, nulle méchanceté  : il s'étend bien plutôt aux rayons du soleil, rond, heureux et pareil à un animal marin qui se chauffe sur un récif. D'ailleurs, cet animal marin c'était moi-même  : il n'est presque pas une phrase de l'ouvrage qui n'ait été pensée et capturée dans le méli-mélo chaotique des rochers qui avoisinent Gênes, en cet endroit où je vivais seul, en confidences avec la mer. Maintenant encore, si d'aventure je reprends contact avec mon écrit, il n'est presque pas une de ses phrases qui ne me devienne un bout de ligne pour retirer des profondeurs quelque merveille incomparable  : le souvenir fait frissonner délicatement toute sa peau. L'art qui le distingue n'est pas petit, car il sait fixer des choses légères et silencieuses, des minutes fugitives que j'appelle divins lézards ; je les fixe non pas avec la cruauté de ce jeune Grec qui embrochait sans façon ces pauvres bestioles mais tout de même avec une pointe aiguë, celle de ma plume  : « Il est tant d'aubes qui n'ont pas encore lui. » Cette inscription hindoue se dresse au seuil du livre. Où son auteur va-t-il chercher ce nouveau matin, cette rougeur délicate encore inconnue de tous par laquelle va commencer un jour nouveau - ah ! toute une série, tout un monde de jours nouveaux ! - ? Dans une transmutation générale des valeurs par quoi l'homme s'affranchira de toutes les valeurs morales, dans un « oui » confiant tout ce qui jusqu'ici a été interdit, méprisé et maudit. Ce livre de l'approbation ne répand sa lumière, son amour et sa tendresse que sur des choses mauvaises, il les rétablit dans les droits de leur « âme » et de leur bonne conscience, leur restitue le droit suprême d'exister. La morale n'est pas attaquée, elle est considérée comme non avenue... Ce livre finit par un « Ou bien... » C'est le seul livre qui finisse par un « Ou bien »...
 
2
 
Mon devoir de préparer à l'humanité un instant de suprême retour sur soi, un grand midi pour se retourner vers le passé et jeter les yeux sur l'avenir, pour secouer le joug du hasard et des prêtres et poser pour la première fois dans son ensemble la question du pourquoi et du comment, ce devoir découle nécessairement de la conviction que l'humanité ne suit pas d'elle-même le droit chemin, qu'elle n'est pas régie par une divinité, mais qu'elle s'est, bien au contraire, laissé séduire et gouverner par un instinct négatif, corrupteur, par l'instinct de la décadence qu'elle plaçait précisément au rang des valeurs les plus sacrées. La question de l'origine des valeurs morales se pose donc pour moi au premier plan puisque l'avenir de l'humanité en dépend. Obliger les gens à croire que toutes choses sont placées entre les meilleures mains et qu'un seul livre comme la Bible doive rassurer définitivement l'humanité sur la sagesse de la direction donnée par Dieu à son destin, c'est vouloir, sur le plan de la réalité, étouffer la vérité qui proclame le triste contraire, savoir  : que le sort de l'humanité a été confié jusqu'ici aux pires mains et qu'elle n'a cessé d'être gouvernée par des déshérités rancuniers et perfides, les « saints », comme on dit, ces calomniateurs qui diffament et déshonorent la race humaine. La meilleure preuve que le prêtre (y compris le prêtre masqué, le philosophe) est devenu maître non seulement dans les limites d'une communauté religieuse déterminée mais d'une façon générale, la meilleure preuve que la morale de la décadence et le désir de la mort passent pour la morale en soi, c'est la valeur absolue qu'on attribue partout au désintéressement et l'hostilité dont on accable l'égoïsme ; qui ne pense pas comme moi sur ce point je le tiens pour infecté  !... Et c'est le monde entier qui ne pense pas comme moi... Cette confusion des valeurs hurle pourtant pour le physiologiste... Dans le corps, pour peu que le moindre organe se relâche et qu'il néglige d'assurer parfaitement sa conservation, son ravitaillement, son « égoïsme », l'ensemble entier dégénère aussitôt. Le physiologiste exige l'ablation de la partie dégénérée, il se refuse à solidariser l'ensemble avec elle, il ne veut connaître aucune pitié. Mais le prêtre veut au contraire la dégénérescence de l'ensemble, la décrépitude de l'humanité  : il conserve donc ce qui dégénère, il ne peut régner qu'à ce prix... Quel sens ont ces concepts mensongers, ces auxiliaires de la morale, qu'on appelle « âme », « esprit », « libre arbitre » ou « Dieu », sinon de pousser à la ruine physiologique de l'humanité  ?... Quand on récuse le sérieux de l'instinct de conservation, de l'accroissement de la vigueur physique, c'est-à-dire quand on récuse le sérieux de la vie elle-même, pour faire un idéal de la chlorose et bâtir le « salut de l'âme » sur le mépris du corps, n'est-ce pas une consigne de décadence  ? - La ruine de l'équilibre, la résistance aux instincts naturels, le « désintéressement », en un mot  : voilà ce qu'on a appelé « morale » jusqu'à nos jours... Avec Aurore j'ai été le premier à entreprendre la lutte contre la morale du mépris de soi.
 
 
Suite
Contenu
1