FRIEDRICH NIETZSCHE, Ecce Homo
POURQUOI J'ÉCRIS DE SI BONS LIVRES
Par-delà le bien et le mal
Prélude d'une philosophie de l'avenir
1
La tâche, des années suivantes était
fixée aussi rigoureusement que possible. La partie affirmative de
mon livre étant terminée, c'était le tour de la moitié
qui devait dire et faire non ; c'était le moment de renverser les
valeurs en cours et de mener la grande guerre, de faire arriver le jour
de la bataille décisive. Je devais m'enquérir petit à
petit de parents, de gens qui fussent forts et. me prêtassent la
main pour mon oeuvre de destruction. Dès lors tous mes écrits
deviennent des hameçons : peut-être suis-je plus adroit que
personne à la pèche à la ligne ?... Si je n'ai rien
pris, ce n'est pas ma faute. C'est qu'il n'y avait pas de poisson.
2
Cet ouvrage, écrit en 86, est, dans tout ce qu'il
a d essentiel, une critique du moderne, sciences, arts, et même politique,
accompagnée de l'indication d'un étalon contraire, aussi
peu moderne que possible qui se distingue par sa noblesse et son caractère
approbateur. C'est à cet égard que mon ouvrage est une école
du gentilhomme dans un sens plus intellectuel et plus radical que jamais.
Il faut avoir beaucoup de courage rien que pour tolérer cette interprétation,
il faut vraiment ne pas avoir appris la peur... Tout ce qui fait la fierté
de l'époque apparaît à l'opposé de mon type-modèle
comme un indice de mauvaises manières, ou à peu près
; par exemple, la fameuse « objectivité », la «
compassion pour tout ce qui souffre », le « sens historique
» aplati devant le goût étranger, à plat ventre
devant les petits faits ; et l' « esprit scientifique » avec.
Si l'on considère que ce livre a suivi le Zarathoustra
on devine peut-être le régime diététique auquel
il doit sa naissance. Mon Sil ayant été gâté
par la despotique nécessité de regarder toujours de très
loin - Zarathoustra est plus presbyte que le tsar - j'ai été
obligé de froncer les sourcils pour examiner tout près de
moi notre époque et nos entours. On verra aussi que j'ai éliminé
volontairement partout, surtout pour ce qui touche à la forme, les
instincts qui ont rendu possible la création d'un Zarathoustra.
La subtilité de ta forme, des intentions et des silences passe ici
au premier plan, la psychologie est maniée avec une dureté,
une cruauté voulues, le livre ne contient pas un seul mot de bonté...
Tout cela repose : mais qui pourrait savoir le repos que nécessite
un gaspillage de bonté tel que le Zarathoustra ?... Pour parler
théologiquement - qu'on écoute bien, ce n'est pas souvent
que je parle en théologien c'est Dieu lui-même qui a pris
la forme du serpent pour se coucher sous l'arbre de la Science une fois
son oeuvre accomplie : il se reposait ainsi d'être Dieu... Il avait
tout fait trop beau... Le diable n'est que le loisir hebdomadaire de Dieu.
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