X R C T N
 

  Une virée dans le bush, à la recherche de sites aborigènes

 

1    2    3    4

DIMANCHE

Une fois n'est pas coutume, cette semaine je délaisse mon ordinateur pour une virée dans le bush.
Au programme, inspection et cartographie de quelques uns des plus importants sites aborigènes de la région de la Murchison, à environ 450 kms au nord de Perth. (voir carte).

Ça commence un dimanche, juste après midi. Mary & Dee passent me prendre avec le tout nouveau 4x4 qui sent encore le neuf. Direction le Nord, nous suivons le soleil. D'abord, c'est la traversée de la Swan Valley, fière de ses nombreux vignobles. Plus loin, la route longe les collines de la Darling Range tandis que sur la gauche, la plaine côtière s'étend à perte de vue.
Les nombreux chevaux dans les pâtures vertes finissent par être remplacés par des troupeaux de vaches, puis par des troupeaux de moutons.

Muchea, petit patelin agricole annonce l'embranchement de Brand Highway et de Great Northern Highway. L'une longe la côte, l'autre traverse l'intérieur avant de se rejoindre à nouveau, quelques 2000 kms plus au nord.
De la route déserte, nous admirons le travail de quelques agriculteurs plus entreprenants qui s'essayent à la culture de goyaves et plus loin d'olives.

Les kilomètres s'accumulent rapidement, bientôt nous dépassons Eneabba dont la seule gloire est cette immense mine et usine de talc !
Encore une heure et nous voici à Dongara, petit port réputé pour la pêche à la langouste. La petite ville, fondée vers 1850 a réussi à conserver un certain charme.

Dongara -dont le nom dériverait du mot aborigène Dhungarra (point de rassemblement de phoques)- prit rapidement de l'essor grâce, d'une part à la mine de Mingenew (un peu plus loin à l'intérieur des terres), et d'autre part à la culture céréalière. Maintenant, la pêche (saisonnière) semble prendre la relève.

À l'ombre d'énormes figuiers, les quelques magnifiques maisons et autres bâtiments historiques en pierre, n'ont pas beaucoup changé depuis mon dernier passage. En revanche, je découvre, avec stupéfaction, la nouvelle ville de Port Denison située de l'autre côté de la rivière Irwin.

Le bush et les dunes ont fait place à un port de plaisance et à des nouveaux quartiers dignes des plus belles banlieues de Perth. Même les coins les plus paumés ne sont plus à l'abri des entrepreneurs en tout genre.
Je ne suis pas certain que George Grey, le premier européen à explorer la région vers 1840 approuverait cette métamorphose.

Il ne nous reste qu'une bonne ligne droite, entre dunes et autres petites collines avant d'arriver à Geraldton.
Les arbustes isolés (Eucalyptus camaldulensis) dans les pâturages, ici jaunes, ont tous la distinction de voir leur feuillage pousser à l'horizontale, comme si une main invisible leur interdisait de grandir normalement. Ce phénomène est dû à la combinaison de vents dominants venant de l'Océan Indien et à leur teneur en sel !
  Arbre penchant de Greenough

Le hameau historique (et fantôme) de Greenough, avec ses greniers à grains, ses belles maisons, son école et ses églises en pierre, sans oublier son pont construit au début de l'autre siècle par les fameux “convicts”, est l'une des plus belles collections de l'architecture coloniale du XIX siècle.

Pour la petite histoire, établi vers les années 1860, principalement grâce au travail des forçats, Greenough connut rapidement la fortune grâce à un défrichage intensif de la plaine et à de bonnes récoltes de blé. Mais quelques années de sécheresse, suivies de cyclones dévastateurs, de feux et le surtout les terribles inondations de 1888 mirent fin à cette prospérité.

Bientôt, les cultures furent envahies et contaminées par la poussière rouge et dès 1900, les rares habitants qui n'étaient pas encore partis tenter leur chance dans les mines d'or de Kalgoorlie, finirent par abandonner définitivement la culture céréalière.

Apres cet agréable voyage dans le passé, nous ne tardons pas à retrouver d'autres nouvelles banlieues ventées, celles de Geraldton cette fois.

Gray's Store, un des premiers batiments de Greenough Moulin et grenier à grains, Greenough Roads Board House, Greenough

Le motel Mercure, qui a connu son heure de gloire dans les années 70, nous accueille. Un Fish & Chips dans une ancienne usine réaménagée et un rapide tour dans le centre ville désert et sinistre, suffisent amplement pour terminer la journée.


LUNDI

Apres une nuit ponctuée par le passage bruyant de “road trains”, je me réfugie dans la salle à manger pour un excellent petit déjeuner, que je dévore en compagnie d'un groupe de touristes japonais en route vers Monkey Mia et les autres merveilles de la région.

Dee, ne tarde de pas à nous récupérer et à nous emmener au bureau.
Au passage, nous apercevons les principales attractions touristiques de Geraldton.

Comme la plupart des villes des environs, tout commence très modestement vers les années 1850 par l'établissement de quelques fermiers.
Une situation géographique plus favorable, permet un meilleur développement du port qui devient rapidement la plaque tournante lors des ruées vers l'or dans la région de la Murchison, vers la fin des années 1890.
Aujourd'hui, Geraldton est une agglomération prospère de plus de 20 000 habitants. C'est aussi un centre régional important dont les activités principales restent l'exportation de céréales et de moutons, la pêche et le tourisme.

Dans les bureaux de la branche régionale du Département des Affaires Indigènes, pendant que mes compagnes de route s'activent à contacter les différentes personnes que nous devons rencontrer aujourd'hui, je fais connaissance du personnel local très sympa.

Quelle surprise quand Noa, la réceptionniste aborigène, en entendant mon accent français, me dit que ma manière de parler ressemble à celle de son neveu ! Il me faut plusieurs minutes avant de comprendre que le fameux neveu est en fait une pièce rapportée de Genève qui a épouse sa nièce Lucy.

La cathedrale St Francois-Xavier, Geraldton   De la fenêtre je découvre la ville et son port noyé dans les eaux émeraudes de l'Océan Indien et à gauche les doubles clochers et la coupole de la Cathédrale François-Xavier (au moins ici, on sait épeler mon prénom !). Étonnante cathédrale construite entre 1916 et 1938 par le prêtre architecte John Hawes. Ensemble élégant et parfaite harmonie de styles très différents.

Vers 10 heures, nous pouvons prendre la route vers Northampton, situé à une cinquantaine de kms plus au nord.
Le soleil brille sur les champs qui s'étendent entre les collines coniques et les plateaux de la Moresby Range.

Moresby Range

Derrière les grandes dunes de sable blanc, le bleu-vert de l'océan apparaît dès que nous atteignons le sommet d'une colline plus importante. Alors que nous quittons à peine l'hiver, la sécheresse donne déjà des reflets jaune pâle aux pâturages ondulés.

Les premières solides maisons en pierre, entourées de larges vérandas annoncent la petite ville historique de Northampton.

Fondée vers 1840, c'est plutôt son activité minière qui est à l'origine de sa prospérité. C'est ici d'ailleurs que s'ouvrit la première mine de plomb (en Australie).

Nous avons loupé la fameuse fête annuelle d'une paire de semaines seulement. En effet, chaque premier week-end du mois d'octobre a lieu "the airing of the quilts", l'activité qui lance les festivités de la ville. Quoi de plus naturel, pour fêter le printemps que d'aérer les couvertures et de les accrocher dans toute la ville. Viennent ensuite les parades, la foire agricole et les dégustations de produits locaux.   Les quilts de Northampton

Mais ce matin tout est plutôt tranquille. Les rues ensoleillées sont désertes.
Nous avons rendez-vous avec Victor, l'Ancien de la communauté aborigène locale et Gardien des sites de la région. Nous le trouvons dans le petit hôpital en haut de la ville, en train de rendre visite à l'un de ses amis.

Nous l'embarquons dans notre 4x4 et parcourons rapidement la dizaine de kms qui séparent la ville de ce premier site appelé Willy Gully. Sur la route qui mène à Horrocks et à la côte, dans un virage assez sec, nous prenons un sentier qui longe un ensemble rocheux d'une paire de centaines de mètres de long. Je découvre, perdues dans les hautes herbes, des petites grottes.

Une clôture et les restes d'un panneau ne permettent pas d'imaginer que nous venons d'arriver dans un endroit exceptionnel. Le cadenas est ouvert et nous nous dirigeons vers la première grotte.

Les mains   Je suis le seul de nous quatre à découvrir, pour la première fois, ces peintures aborigènes mais je vois que mon émerveillement devant ces dessins sur ce rocher, reste encore partagé par les autres. Face à ces mains, ces boomerangs, ces esquisses vieilles de plusieurs centaines d'années, je ressens une espèce de présence indéfinissable qui semble aller bien au delà de la simple vision d'un dessin. Sûrement dans ce décor naturel, il devient plus facile de ressentir cette présence et un certain frisson exaltant.

Le site comprend des stencils de mains et de boomerangs et des peintures de serpents, lézards, des traces d'émeus et aussi d'autres motifs comme des lignes, points, ronds. Les pigments utilisés sont rouges, jaunes, noirs et blancs. Quelques mains ont la particularité d'avoir des contours blancs, d'autres d'avoir les bouts des doigts rouges enfin certaines bien plus grandes indiqueraient que l'artiste, d'une corpulence plus importante que la moyenne de cette region, viendrait d'une autre tribu.

Victor qui, il y a quelques années, avec l'aide de jeunes volontaires, a aménagé ce site s'inquiète de la présence des hautes herbes sèches et des petits arbustes qui envahissent les rochers. Ils peuvent en effet s'embraser facilement et le feu et la fumée causer de sérieux dégâts aux fresques. Pour l'heure, ils sont la raison pour laquelle nous ne poursuivons pas l'inspection. En plus, Victor nous indique que l'endroit est infesté de serpents et qu'il est plus prudent de les laisser tranquilles.

Il ne viendrait à personne l'idée de le contredire…
Victor préfère nous montrer les délicats travaux effectués pour dévier les eaux de ruissellement et ainsi empêcher (ou retarder) l'érosion de la roche et la lente destruction de plusieurs dessins.

À propos, personne n'a encore, jusqu'à présent, réussi à localiser la provenance des ocres utilisées dans ces caves. Les experts restent, paraît-il, très perplexes car rien dans les environs ne correspondrait à la qualité et à la couleur que l'on retrouve à Willy Gully.

Comme beaucoup de sites, celui-ci est maintenant fermé au public. Les graffitis des touristes et les ordures laissées par des personnes peu scrupuleuses ont fini par contaminer ce magnifique endroit. La protection de ces superbes fresques trop fragiles est devenue une priorité bien plus importante que le plaisir de touristes curieux.

Victor nous propose de suivre le sentier (en voiture). Ce sentier suit le cours de la rivière Bowes. L'endroit se transforme rapidement en un véritable marécage, terrain de chasse idéal pour les Aborigènes car point de rencontre de toute une faune délicieuse.
Encore quelques kms puis voilà la plage où se jette la rivière.
  La riviére Bowes

C'est un endroit particulièrement sacré pour les Aborigènes locaux. En effet, à marée basse, on découvre une espèce de plateforme rocheuse pleine de petites mares naturelles où pullulent les langoustes qu'il ne reste plus, d'après Victor, qu'à cueillir !

Ainsi j'apprends qu'au moment de la colonisation de cette région vers 1850, la population Aborigéne autour de Geraldton était estimée à 1000. Les massacres et surtout les épidèmies firent trés rapidement d'énormes ravages dans la communaute Nanda.

Cette même société, qui une dizaine d'années plus tôt, lors de son expédition dans la région, avait tellement fasciné George Grey. En effet, les descriptions que l'on retrouve dans son journal indiquent une énorme diffèrence de mode de vie par rapport aux populations plus au sud. Nulle part ailleurs, il est question de véritables villages indigénes, certes abandonnés mais dont les larges huttes sont de solides constructions faites de branchages et d'argile ni de chemins bien marqués, ou de profonds puits entretenus de maniére à sécuriser un approvisionnement permanent en nourriture.

Retour vers la ville, mais au passage nous faisons un arrêt chez Arthur, un autre ami de Victor et chez qui se trouve le second site à inspecter.
Pas d'Arthur, nous allons voir jusqu'à la ferme de son fils, un peu plus loin. En fait d'une ferme il s'agit plutôt d'un véritable musée agricole en plein air, gardé par tous les animaux de la basse-cour. Seuls quelques chiens répondent à nos appels. Le programme des visites se trouve donc écourté.

De toute manière c'est l'heure du lunch. Victor regagne sa maison et nous, nous repérons un sandwich-bar sur la route principale. Atmosphère très années 60, avec les tables en formica couvertes de toiles cirées fleuries, la peinture qui s'écaille et le ventilateur poussiéreux. Même le propriétaire est au diapason avec son café. Son beau tablier brillant laisse dépasser un short impeccablement repassé et des jambes poilues où grimpent de longues chaussettes en laine.

Derrière la petite vitrine rouge, des muffins cartonneux et des cheese-cakes fluos nous font de l'œil avant de nous le faire tourner. Sur l'immense tableau noir accroché derrière le comptoir, nous découvrons la liste de toutes les combinaisons possibles et imaginables, non pas celles du coffre-fort mais des sandwiches proposés par la maison. Une charmante jeune fille aux joues rouges n'attend que le signal pour commencer à garnir les tranches de pain.

En avant pour le Egg & Bacon Salad DeLuxe. Comment tant de choses peuvent-elles tenir entre deux tranches de pain, ça reste un mystère !
En voyant arriver ce sandwich, je me demande comment je vais faire pour le mettre à la bouche. À peine, je prends ce truc entre les mains que tout s'étale dans l'assiette, sur la toile cirée, mon jean, la chaise et par terre. Je deviens aussi rouge que la betterave que je récupère entre mes doigts et n'ose pas affronter le regard de la faiseuse de sandwich que je sens peser sur moi.

En route. Prêts à poursuivre notre inspection de sites. Le prochain site appelé Appetarra est aussi une espèce de grotte avec quelques peintures. Les cartes que nous consultons, indiquent qu'à une quinzaine de kms plus au nord, nous devrions trouver un embranchement en forme de Y. La piste que nous devons prendre a même un nom : Wheal May Road. Il ne devrait donc pas avoir le moindre problème. Pourtant, après avoir parcouru plus de quarante kms, toujours pas de Y ni de Wheal May Road. Demi tour et toujours rien alors que nous repassons devant le fameux sandwich-bar. Ça promet… Finalement presque par hasard nous trouvons un petit chemin menant à une petite décharge. Il ressemble plus à un S et une pancarte indique Wandi Road. Pratique ces routes qui se rebaptisent en changeant de lettre.

Nous suivons une large piste rouge qui coupe des champs remplis de meules rondes, carrées, rectangulaires et même coniques. J'ignorais que les meules pouvaient avoir tant de formes si différentes.

Appetarra   Vingt kms plus loin, nous finissons par trouver le site reconnaissable aux rochers gris , à l'orée d'un immense champ de blé. La barrière de fils barbelés étant fermée, il nous faut avoir une autorisation pour aller visiter la grotte. Mais à qui appartient ce champ ? Nous décidons d'aller nous renseigner à la ferme que nous avions aperçue une quinzaine de kms plus tôt.

Une armée de mouches hargneuses, trois chiens féroces et un fermier méfiant nous accueillent. Il connaît vaguement le propriétaire que nous recherchons mais il ne retrouve ni son nom ni son numéro de téléphone. Toutefois il nous assure que nous pouvons inspecter la grotte, tant que nous ne mettons pas le feu aux champs !

Re piste et courte marche pour atteindre le site à l'ombre d'une paire d'arbres. L'amour que nous portent les colonies de mouches nous va droit au coeur... mais, elles préfèrent poursuivre dans les narines et autour des yeux.

Je me faufile dans la première petite grotte, de deux ou trois mètres de profondeur et haute à peine d'un mètre. J'interromps la rave-party du millier d'autres mouches enivrées par les effluves des crottes de kangourou toutes fraîches et qui forment un merveilleux tapis en relief.

Sur les parois sombres, je crois apercevoir des petites mains et autres dessins gravés dans la roche. Mais je suis plus préoccupé par les toiles d'araignées et les nombreux nids en terre des guêpes locales. Inutile d'abuser de tant d'hospitalité !

Je préfère grimper à droite et à gauche et admirer les couleurs et curieuses formes des rochers, tout en faisant un maximum de bruit en marchant dans les hautes herbes. Les paroles de Victor résonnent encore…

Du haut du rocher, un panorama pastoral.
À ma question « pourquoi avoir laisser un seul arbre au milieu du champs ? », Dee me répond qu'il s'agit d'un "Christmas Tree" et comme cette essence est protégée, interdiction absolue de scier même pour la Mère Nicolas.

Un arbre solitaire   Les Christmas Trees ont la particularité de fleurir en décembre (d'où leur nom). Une partie de leurs branches prend une couleur jaune orangé qui tranche avec la végétation environnante.

Les mouches rendent la visite vraiment infernale et nous sommes heureux de l'abréger et de regagner le confort du 4x4.

Sur la route du retour, nous faisons plusieurs haltes pour inspecter d'autres sites moins importants mais tout aussi intéressants, comme cette carrière d'ocre ou ces petites dunes de sable près de White Peak , une curieuse colline parfaitement conique.
Le développement urbain est en train de grignoter tous ces étonnants endroits.
  White Peak

Mary me montre ces petites étendues de sable jaune. Sur certaines d'entre elles, elle retrouve des pierres taillées servant à affûter des lances en bois. Ce sont (c'étaient) également des endroits recherchés car parfaits pour camper (rien vaut la douceur du sable pour dormir) ou même pour enterrer les morts (bien plus facile à creuser avec les mains nues). Quelques dizaines de mètres plus loin, derrière un talus de broussailles, d'autres clairières de sable ; cette fois le sable est d'un blanc éblouissant. Dee nous apprend que cette différence de sables indique aussi une frontière tribale. A droite, le pays des Ngaju, à gauche les terres des Wadjarri.

Nous poursuivons vers Coronation Beach. Magnifique plage de sable blanc où viennent s'écraser de grosses vagues. Ici aussi, des rochers -au ras de l'eau- forment des espèces de pièges à poissons, la méthode de pêche préférée des Aborigènes.

Pour l'instant, un petit camping sauvage est en train de s'étendre dans les dunes et les amateurs de planche à voile n'ont que faire de ces trappes rocheuses.

Un bref passage au bureau avant de retrouver la tranquillité du motel. Ce soir, le repas se passe entouré des membres du bowling club.



fermer cette page page suivante

1